Édition numérique - Acadie Nouvelle

TOUT LE MONDE AU CHALET

HUGO BOURQUE

Quand j’étais petit, pepé avait un minuscule chalet dans le chemin des chalets (!). On n’y allait pas souvent, mais chaque fois, ça avait pour moi quelque chose de bien spécial.

Je me souviens que parfois, dès que je mettais le pied dehors, je savais que ce serait une journée de chalet. Ça se sentait. Vraiment. Une odeur de sable chaud et de marée baissante qui, avec le souffle du vent, se rendait jusqu’à mes narines au plus profond du centreville de Lavernière. Quand ces senteurs-là réussissaient à masquer celle de la Canapro, je savais qu’on allait aboutir sur la plage. J’avais juste à me pointer dans la porte de chez pepé:

- On va t’i’ au chalet après-midi?

- Oh… j’sais pas. P’t’être bien.

Je pouvais aller préparer mes affaires. Par chez nous, un gros «p’t’être bien» est toujours plus sûr qu’un p’tit «oui». Je traversais alors le parc en gambadant sur les traces en terre rouge que le tracteur de pepé avait laissées à force d’allers-retours et j’allais faire mon sac à dos et mon lunch.

Vers 11h30, on partait pour le chalet. En fait, l’heure du départ était directement reliée au nombre de têtes qu’il restait à friser dans la maison. Il faut savoir que chez pépé, les samedis matins, tout le monde passait chez la coiffeuse pour se faire placer la tête. Une tradition capillaire, qu’on appelle. Quand chaque cheveu de la maisonnée était habillement retourné sur lui-même, on pouvait s’appiloter dans les chars et «all aboard!».

On passait évidemment par le Gros-Cap, pour ensuite se diriger vers le Chemin des chalets. À l’époque, si quelqu’un m’avait demandé où était situé le Chemin des chalets, je lui aurais répondu: «t’as juste à suivre l’odeur de vieille huile». C’est que dès que tu tournais sur le Chemin des chalets, à partir du coin de chez John-Fraises Vigneau jusqu’à l’autre bout, comme la route n’était pas asphaltée, ils l’enduisaient régulièrement d’huile pour éviter que la poussière lève au passage des autos.

Pas certain que Greenpeace approuverait cette méthode aujourd’hui, mais à l’époque c’était monnaie courante.

Quand on arrivait au chalet, ce qui m’étonnait toujours c’est que nous n’avions pas d’entrée proprement dite. On devait accélérer avec l’auto pour «sauter» pardessus une espèce de petit canal en terre. Si tu n’accélérais pas assez, tu pouvais rester pris ou faire frotter ton dessous de char.

Dès qu’on sortait de l’auto... les odeurs qui se rendaient chez nous de peine et de misère étaient plus fortes et plus précises. Ça sentait… le bonheur! Je me dépêchais d’entrer dans le chalet pour aller mettre mon Speedo. Ne riez pas: c’était ça, dans le temps. Et je haïssais ça pour tuer.

Bref, on parlera de mon confort du bas du corps une autre fois, et revenons au chalet. Tout était… comme la fois d’avant: un divan en cuir orange, un set de cuisine qui en avait vu d’autres, un frigidaire qui sentait la petite vache fatiguée… Il y avait une chambre avec une porte de garde-robe en accordéon et une mini salle de bain que lorsque tu utilisais la toilette, t’avais un genou dans la tuyauterie du lavabo et l’autre collé sur le chauffe-eau. Le rêve.

Quand j’avais fini de me glisser dans mon Speedo, je m’accrochais une serviette autour du cou et je traversais le chemin huileux nu-pieds pour me rendre sur la plage. Je n’étais pas un gros baigneux. Je préférais construire des châteaux de sable. Je trouvais l’eau toujours trop froide et trop pleine d’algues. Ça m’a pris plusieurs années avant de me rendre compte que la plage de la Martinique était en fait très loin d’être la meilleure de par chez nous. Après avoir réalisé quelques châteaux, je sortais mon lunch: sandwiches à la p’tite viande et au sable, canisse de p’tites saucisses dans son jus de sable, biscuits soda avec fard d’homard et de sable… tout ça, accompagné d’une bonne orangeade Nesbitt. Ça, c’était le dîner parfait du chalet. Je me souviens aussi d’avoir soupé là à quelques reprises.

En après-midi, une personne se rendait à la Factrie du Gros-Cap pendant qu’un autre partait à la chasse aux vendeurs de sceaux de coques sur le bord du chemin. Rien de mieux qu’un beau mess de homards et de tétines de la Pointe-aux-Loups avec vue sur la plage. Malheureusement, aujourd’hui on n’a plus de chalet. Mais les souvenirs restent et resteront encore longtemps. Parmi ceux-ci, il y a une odeur de sable chaud et de marée baissante qui, avec le souffle du vent, se rendait jusqu’à mes narines au plus profond du centre-ville de Lavernière. Des fois, au fin fond de mon Varennes d’adoption, quand le vent souffle du bon bord… j’ai l’impression de déceler des particules infiniment petites d’odeurs de sable chaud et de marée baissante. Du moins, si je ne les perçois pas, j’aimerais ça. J’aimerais tant ça.

On se r’parle!

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